Du quinquina à la quinine

La quinine fut longtemps le seul médicament efficace contre le paludisme. Cet alcaloïde naturel aux propriétés antipyrétiques (contre la fièvre) et antipaludique (contre la malaria) ne fut vraiment supplanté par les antimalariques de synthèse qu'à partir de la seconde moitié du XXème siècle.
L'histoire de la quinine commence au début du XVIIème siècle dans la petite ville de Loja, en Équateur. C'est là que des missionnaires jésuites apprennent, probablement des populations locales, comment utiliser l'écorce du quinquina pour soulager la fièvre. À cette époque, la fièvre tierce, autrement dit le paludisme, est endémique dans une grande partie de l'Europe et aucun traitement efficace n'a encore été découvert.
Les missionnaires ramènent donc à Rome l'écorce de «l'Arbre aux fièvres» en espérant qu'elle sera efficace contre les épidémies de fièvres palustres qui resurgissent chaque été dans la ville. Le succès est total et la «poudre des jésuites» gagne rapidement en popularité en Italie et en Espagne. Ailleurs, comme en France et en Angleterre, on est plus réticent à utiliser ce remède en raison des risques que présente sa mauvaise utilisation. Par ailleurs, dans les pays protestants, on se méfie de ses origines papistes. Le médecin anglais Robert Talbor l'utilisent pourtant pour soigner les membres de la famille royale d'Angleterre et de France. Après avoir dévoilé le nom de son médicament au roi de France, il lui fait promettre de ne jamais le révéler. En 1681, libéré du serment par la mort du médecin, Louis XIV révèlera le secret de sa guérison par le quinquina, mettant fin ainsi à la mauvaise réputation du médicament qui deviendra alors le remède de référence contre le paludisme.

Rouge, jaune et gris
Jusqu'à présent, on a identifié 23 espèces de quinquinas sauvages (Cinchona spp). La plupart de ces arbustes et de ces arbres de la famille des rubiacées poussent dans les forêts humides des Andes, de la Colombie à la Bolivie, entre 300 et 3300 mètres d'altitude. Quelques espèces ont une aire de distribution plus étendue vers le nord, jusqu'au Costa Rica.
Trois espèces ont été exploitées pour la quinine que contient leur écorce: le quiquina rouge (Cinchona pubescens), le quinquina jaune (C. calisaya) et le quinquina gris (C. officinalis). Leur teneur en quinine varie selon l'espèce et les conditions de croissance, mais le quinquina jaune est celui qui en contient le plus.
Ces espèces ont été introduites dans d'autres pays, généralement d'anciennes possessions territoriales anglaises, françaises et hollandaises, où elles ont été cultivées et hybridées dans le but d'améliorer la production. Aujourd'hui, les principaux pays producteurs de quinine sont l'Indonésie, la République démocratique du Congo, la Tanzanie, le Kenya, le Rwanda, le Sri Lanka, la Bolive, la Colombie, le Costa Rica et l'Inde.
Quinquina rouge par Forest & Kim Starr [CC BY 3.0], Wikimedia Commons

Si l'usage de l'écorce du quinquina est désormais acquise dans l'Europe du début du XVIIIème siècle, personne, qu'il soit apothicaire ou botaniste, ne connaît vraiment l'identité de l'arbre dont elle est issue. Il faut attendre l'année 1737 pour que le mystère soit enfin éclairci. Deux ans auparavant, Charles Marie de la Condamine a été envoyé avec le botaniste Joseph de Jussieu en mission scientifique au Pérou dans le but de définir la courbure du méridien et de mettre fin à une polémique sur la forme de la Terre: a-t-elle la forme d'une orange aplatie ou celle d'un citron ?
Pendant que le géographe arpente le pays, le botaniste herborise et s'intéresse entre autres au fameux Quinquina. Il finit par en identifier trois espèces et les décrit dans un rapport complet qu'il confie à La Condamine pour l'envoyer à l'Académie des Sciences; laquelle attribue tout le mérite de la découverte au géographe.

La quinine fait partie avec la quinidine, la cinchonine et la cinchonidine des quatre principaux alcaloïdes présents dans l'écorce des quiquinas rouges, jaunes et gris. Les proportions de chaque molécule varient selon l'espèce, mais la totalité des alcaloïdes ne représente rarement plus que 10 % du poids sec de l'écorce. Dans les variétés cultivées, sous l'effet des sélections, la teneur en alcaloïdes peut monter jusqu'à 17 %.
Antipaludique, antipyrétique, analgésique et antiarythmique, la quinine est aussi une substance amère dont on se sert pour aromatiser les boissons toniques comme le Schweppes, ainsi que les Vermouths comme le Martini. 
Déjà à  l'époque, les deux scientifiques exprimaient leur inquiétude à propos de la surexploitation du quinquina. Et en effet, la demande de plus en plus forte de quinquina, seul remède efficace contre le paludisme, conduit l'espèce au bord de l'extinction dès le milieu du XIXème siècle.
Pour tenter de pallier une future pénurie, mais aussi pour briser le monopole de l'Espagne dont l'Équateur était une possession, Anglais, Français et Hollandais font sortir clandestinement du Pérou des graines de quinquina et tentent d'introduire la culture de l'arbre dans leurs colonies respectives. Après quelques débuts difficiles (les graines supportent mal le voyage et leur germination s'avère difficile), chacun y parvient finalement. Toutefois, ce sont les hollandais qui domineront le marché avec leur culture du Quinquina jaune sur l'île de Java.
La quinine a été identifiée comme étant le principe actif de l'écorce de quinquina en 1820 par les chimistes français  Joseph Pelletier et Joseph Caventou. Sa synthèse complète n'a été réalisée qu'en 2001, par le chimiste américain Gilbert Stork. Jusqu'à la découverte des antipaludiques de synthèse, la quinine en tant qu'unique médicament contre le paludisme a été un enjeu stratégique et un instrument indispensable des armées coloniales.
La domination hollandaise sur le marché mondial de la quinine prend fin avec la seconde guerre mondiale. Les stocks de quinine entreposés à Amsterdam sont détruits par les bombardements allemands et les japonais s'emparent de la ressource en envahissant Java. Ces événements précipitent alors la découverte de composés synthétiques. Heureusement, quelques tentatives de synthèse avaient déjà été menées après la découverte de la quinine, principalement par les chimistes de la compagnie allemande Bayer qui avaient développé quelques antimalariques de synthèse: la plasmoquine, la mépacrine, l'atébrine, la résochine et la sontochine. 
En 1946, les alliés reprennent les études sur la résochine, qui avait été jugée trop toxique lors de sa découverte. Rebaptisée chloroquine, la molécule se révèle être un antimalarique plus puissant que son homologue naturel. Commercialisée sous le nom de Nivaquine en France et d'Aralen aux États-Unis, elle devient l'arme principale de l'Organisation mondiale de la Santé dans sa tentative d'éradication du paludisme dans les années 50 et 60.
Aujourd'hui, la quinine est toujours utilisée pour le traitement en deuxième ligne des infections par Plasmodium falciparum, un des parasites responsables du paludisme. Elle est inscrite sur la liste des médicaments essentiels dressée par l'Organisation mondiale de la santé.