Du colchique à la colchicine

La colchicine fait son retour dans l'actualité depuis qu’il a été montré qu’elle permettait de réduire le taux de mortalité des cas graves de COVID 19, mais cet alcaloïde anti-inflammatoire extrait du colchique d’automne a une très longue histoire thérapeutique.

Le colchique d’automne (Colchicum autumnale, famille des colchicacées) est une plante qui pousse dans les prés plutôt humides de l’Europe tempérée. Comme le dit la chanson populaire, elle fleurit à la fin de l’été, sans produire de feuilles. Celles-ci sortiront de terre au printemps suivant, longtemps après que les fleurs se soient fanées. Dans l’intervalle, la plante aura survécu sous la forme d’un corme, une tige souterraine gorgée de réserves nutritives, à ne pas confondre avec les bulbes.
Bien que la plante soit toxique et provoque à l’occasion des empoisonnements mortels, le colchique d’automne est utilisé depuis l’Antiquité pour traiter les rhumatismes, notamment ceux causés par la goutte. Les premières références à son usage apparaîtraient (rien n'est moins sûr) dans le papyrus Ebers, un manuscrit égyptien daté de 1500 avant notre ère. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le fameux médecin grec Dioscoride (40-90 de notre ère) mentionne la plante dans son traité médical De Materia Medica

Cet ouvrage réunit plusieurs centaines de substances thérapeutiques, minérales, végétales et animales, utilisées par les Grecs, les Romains, et d’autres peuples d’Europe, du Proche- et du Moyen-Orient; il a été une référence pour la médecine occidentale jusqu’au XVIème siècle.

Jusqu'à la moitié du XIXème siècle, le colchique va être administré sous différentes formes pour soulager ou empoisonner - c’est selon la dose - les personnes souffrant de la goutte. Certains remèdes, moins fantaisistes et plus efficaces que d’autres, vont connaître un réel succès populaire et même passer à l’histoire. C’est le cas par exemple de l’Eau médicinale d’Husson (1783), concoctée et vendue par Nicolas Husson, un officier d’artillerie français qui avait le sens des affaires. Malheureusement, pressé par les autorités de donner la composition de son remède miracle, Husson s’obstine à refuser et son produit est finalement interdit à la vente. Cela n’empêche pas Benjamin Franklin, qui souffrait de la goutte, d’introduire le produit aux États-Unis.

La Food and Drug Administration n’autorisera la prescription de médicaments à base de colchicine pour traiter la goutte et la fièvre méditerranéenne familiale qu’en 2009.

Il faut attendre l’année 1814, trente ans après l'invention de la fameuse Eau de Husson, pour que James Want l'analyse et révèle que son principal ingrédient est le colchique [Want J. Composition of eau medicinale. London Med Phys 1814; 32: 77-8.]. Sur la lancée de sa découverte, il en profite pour proposer son propre remède contre la goutte : la teinture de Want, obtenue en faisant infuser dans le vin, une tranche de corme de colchique pendant 2 ou 3 jours.

La structure chimique exacte de la colchicine a été déterminée en 1945 par le chimiste organique anglais Michael J. S. Dewar. Cet alcaloïde a un index thérapeutique faible; ce qui signifie que la dose efficace est proche de la dose toxique.
À peu près à la même époque, les pharmaciens français Joseph Pelletier et Joseph Caventou, à qui l’on doit entre autres le nom de la chlorophylle et la découverte de la strychnine (1817), de la quinine (1820) et de la caféine (1821), isolent la colchicine en 1819 à partir des racines du colchique. Ils la nomment alors vératrine, car la substance leur semble identique à l'une de leur précédente découverte dans le Vérâtre blanc (Veratrum album). Toutefois, en 1833, le chimiste allemand Philipp Lorenz Geiger fait la distinction entre les deux molécules et donne le nom de colchicine à celle extraite du colchique. 

Quinze années plus tard, le pharmacien français Alfred Houdé développe un procédé permettant d’obtenir de la colchicine pure qu’il commercialise sous la marque déposée de Colchicine Houdé produite aujourd’hui encore par la controversée compagnie pharmaceutique Cipla

En ce qui concerne les propriétés de la colchicine, on sait depuis le début des années 30 qu’elle a un effet anti-mitotique, c’est-à-dire qu’elle empêche la division des cellules. À la fin des années 60, on a compris qu’elle agissait en se fixant sur des protéines intracellulaires appelée tubulines et en empêchant leur assemblage pour former les microtubules. Ces microtubules sont des éléments essentiels du cytosquelette et sont impliqués dans la division cellulaire et dans la motilité des neutrophiles, une population de globules blancs qui joue un rôle important dans la réponse inflammatoire. Outre l’effet anti-inflammatoire indirect exercé sur les neutrophiles, des travaux montrent qu’elle aurait un rôle plus direct en bloquant certaines voies de signalisation de l’inflammation.

Sources:
Karamanou, M., Tsoucalas, G., Pantos, K., & Androutsos, G. (2018). Isolating Colchicine in 19th Century: An Old Drug Revisited. Current Pharmaceutical Design, 24(6), 654–658.
Ronald MacKenzie, C. (2015). Gout and Hyperuricemia: an Historical Perspective. Current Treatment Options in Rheumatology, 1, 119–130.
Dasgeb, B., Kornreich, D., McGuinn, K., Okon, L., Brownell, I., & Sackett, D. L. (2018). Colchicine: an ancient drug with novel applications. British Journal of Dermatology, 178(2), 350–356.
Mayer, T. U., & Marx, A. (2010). Five Molecules We Would Take to a Remote Island. Chemistry and Biology, 17(6), 556–560.
Naguy, A. (2017). Pimozide: An old wine in a new bottle! Indian Journal of Psychological Medicine, 39(3), 382–383. 

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