L'herbe à puce

L'herbe à puce a ceci de particulier que tout le monde la connaît, mais peu sont capables de la reconnaître. Pourtant, la plante est commune dans toute l'Amérique du Nord et savoir l'identifier éviterait des désagréments à bien des gens. Ainsi, uniquement aux États-Unis, 10 à 50 millions de personnes sont affectées chaque année par l'herbe à puce ou une autre plante du genre Toxicodendron.

L'herbe à puce ou Toxicodendron radicans est une liane de la famille des anacardiacées; la même famille que l'anacardier qui produit la noix de cajou, que le manguier qui donne les mangues, que le pistachier qui donne les pistaches et que les sumacs, vinaigriers ou autres, qui ne donnent pas grand-chose, en tout cas en Amérique du Nord, sauf peut-être des dermatites sévères dans le cas du sumac à vernis (Toxicodendron vernix).


Toxicodendron radicans
Toxicodendron radicans peut ramper et former des tapis denses sur le sol, ou grimper aux arbres. On la trouve fréquemment en lisière de forêts, dans des endroits perturbés ou abandonnés par l'être humain. Sa tige plus ou moins ligneuse et souple porte des feuilles alternes (peut-être d'une vingtaine de centimètres de hauteur), des fleurs verdâtres et insignifiantes et des grappes de petits fruits ronds et blancs. On la reconnaît aux feuilles qui sont lustrées (comme si elles étaient recouvertes d'huile) et divisés en trois parties (les folioles) que l'on pourrait prendre pour des feuilles indépendantes. Les bords des folioles sont dentés de façon relativement symétriques dans le cas de la foliole centrale ou terminale et de façon très dissymétrique dans le cas des deux folioles latérales, avec des dents plus nettes sur le bord extérieur que sur le bord intérieur.

Il faut croire que la dermatite de contact est une spécialité de la famille, car si l'herbe à puce porte ce nom, c'est justement parce qu'elle aussi en occasionne parfois de sérieuses. J'ai entendu tellement d'histoires sur l'herbe à puce dans le style "il suffit de la toucher pour faire une réaction ou même de toucher un objet qui a été en contact avec...", "il y a des gens qui y sont sensibles, d'autres pas, "il faut deux contacts pour y devenir sensible", "la brûlure peut durer des semaines", etc., que j'ai évidemment voulu vérifier.

Comme je ne suis pas très courageux, cela a été une expérience contrôlée, sur une petite surface de peau et en prenant soin de bien me laver les mains après. Résultat: rien. Enhardi par cette expérience et contaminé par une phobie culturelle de l'herbe à puce, j'ai même entrepris d'en arracher un tapis entier derrière chez moi (avec des gants quand même). Cela n'a provoqué chez moi aucune autre réaction qu'un sentiment de destruction inutile.

Fort de ces deux expériences, je commençais à me proclamer invulnérable à l'herbe à puce jusqu'à ce que je lise un peu de science sur la question. Aujourd'hui, je souhaite me rétracter. Je crois plutôt que j'ai eu de la chance et que le résultat de mon expérience était probablement un faux-négatif causé par un vice de protocole que j'analyse comme un temps de contact trop bref.

Toxicodendron radicans
Une version automnale de l'herbe à puce

La substance toxique produite par l'herbe à puce est l'urushiol. Il s'agit en fait d'un mélange de molécules qui partagent la même structure chimique et qui forment une oléorésine. Cette oléorésine est présente dans les racines, les tiges, les feuilles et la peau des fruits. Elle n'est pas excrétée à l'extérieur de la plante, mais peut s'y retrouver si la plante est blessée. Par ailleurs, la résine étant collante et huileuse, elle peut rester longtemps sur une surface exposée.

L'urushiol n'est pas une substance irritante en soit comme pourraient l'être celles de l'ortie par exemple. C'est plutôt une substance qui provoque une réaction allergique appelée dermatite de contact allergique. Pour ceux que cela intéresse, c'est une réaction d'hypersensibilité de type IV, c'est-à-dire sans intervention d'anticorps.

Pour que la réaction se produise, il faut deux contacts avec l'allergène. Un premier contact, dit de sensibilisation, qui peut être occulte, apprend à l'organisme à identifier l'ennemi. Au cours de ce contact, l'urushiol pénètre dans la peau; ce qui est rendu possible par sa nature huileuse. Il s'y enfonce tranquillement jusqu'à ce qu'il rencontre les cellules de Langerhans (les plantons du système immunitaire) qui remarquent tout de suite qu'il n'a rien à faire ici. Aussitôt, les cellules le découpent en morceaux et vont faire leur rapport au ganglion lymphatique le plus proche. Là, dans cette espèce de mini QG de l'immunité, un portrait robot de l'intrus est dessiné et transmis aux lymphocytes T CD4+, des lanceurs d'alertes qui patrouillent dans le corps et sont capables de mobiliser rapidement et en grand (parfois trop) les ressources nécessaires pour éliminer les menaces identifiées. Et c'est ce qui se passe lors du deuxième contact avec l'urushiol qui tourne alors au carnage y compris pour les cellules de la peau prises dans le feu de l'action.

Évidemment, l'intensité de la réaction varie selon les individus et la quantité de substance avec laquelle ils ont été en contact. En général, la réaction survient entre 24 et 48 heures après le contact, mais cela peut varier de 4 heures à plus de 4 jours. Le pic, lui, est atteint 1 à 14 jours plus tard. Non traitée, la réaction dure environ trois longues semaines; le plus grand risque de complication étant une surinfection des plaies. 

Les lésions ne s'étendent pas au-delà de la zone contaminée et elles ne sont pas contagieuses, sauf si la peau a été mal lavée ou si les objets contaminés (manche d'outil, vêtements, etc) n'ont pas été nettoyés et qu'il reste des traces de résine (en séchant, elle forme des petits points noirs sur la peau). 

D'ailleurs, un bon moyen de limiter les dégâts est de se nettoyer au savon dès que l'on soupçonne un risque d'avoir été en contact avec de l'herbe-à-puce. 

Ce qu'il ne faut surtout pas faire:

  1. Brûler de l'herbe à puce: l'urushiol est transporté par les particules et leur inhalation risque de provoquer une réaction beaucoup plus grave.
  2. Manger ses fruits qui peuvent provoquer une réaction plus systémique.    
Sources
Motz, V. A., Bowers, C. P., Kneubehl, A. R., Lendrum, E. C., Young, L. M., Kinder, D. H. (2014). Efficacy of the saponin component of Impatiens capensis Meerb.in preventing urushiol-induced contact dermatitis. Journal of Ethnopharmacology, 162, 163–167.
Kim, Y., Flamm, A., ElSohly, M. A., Kaplan, D. H., Hage, R. J., Hamann, C. P., & Marks, J. G. (2019). Poison ivy, oak, and sumac dermatitis: What is known and what is new? Dermatitis, 30(3), 183–190.

2 commentaires:

  1. La description de la plante est très bonne de même que celle des mécanismes de la réaction allergique.

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    1. Merci René. J'espère que vous n'avez appris à la reconnaître à vos dépens.

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