L'épinette d'Anticosti

Beaucoup de plantes de la maison et du jardin ont une histoire à raconter et sont attachées à une rencontre ou à un lieu. 

Par exemple, en 2003, j'ai fait un séjour magnifique sur l'île d'Anticosti avec des amis, une île incroyable sur laquelle on peut soulever 200 km de poussière sans rencontrer autre chose que des corbillards d'épinettes et des pyguargues.

Peut-être cela a-t-il changé, mais à l'époque, ce n'était pas un endroit où l'on débarquait à l'improviste. Pour un séjour de 15 jours, il fallait penser à faire ses deux commandes d'épicerie d'avance pour être certain d'être ŗavitaillé en temps et lieu. Il fallait aussi réserver son pick-up pour pouvoir circuler sur les chemins de terre en toute sécurité.

Bref, un endroit comme je les aime et dont j'ai voulu garder un souvenir sous la forme d'une petite épinette de 10 cm de haut...une sorte de sauvetage. Je l'ai planté dans le fond du jardin à côté d'un faux-cyprès de Nootka qui était déjà là.

Ce matin, en me remémorant un autre souvenir que j'ai semé à ses pieds, j'ai levé les yeux au sommet de l'épinette - à peine 3 mètres - et j'ai eu la grande joie de découvrir ses trois premières cocottes. Ah ben ça alors ! Vingt-trois ans pour en arriver là et faire resurgir toutes les images de renards hybrides, d'aréthuse, de trilobite et de dryade que j'avais dans la tête. 



La folie des grandeurs

Au jardin, il y a un houblon (Humulus lupulus). Il y a été introduit pour faire écran aux regards indiscrets lorsque nous profitons du patio, mais il a bien d'autres usages. J'ai déjà cueilli ses strobiles pour tester leurs vertus alléguées, mais c'est tellement amer que j'ai laissé faire. Pour des effets hypnotiques ou sédatifs, il vaut mieux utiliser d'autres plantes de la même famille (les cannabacées) comme le chanvre, aussi appelé cannabis selon sa teneur en TétraHydroCannabinol. Et puis, à part une misanthropie bien ancrée, je ne souffre encore de rien d'insurmontable.

En fait, la véritable fonction naturelle de notre houblon s'est révélée avec le temps. Il sert de refuge aérien et de halte-chaleur pour les couleuvres rayées du jardin. La rugosité de ses lianes les aide à grimper jusqu'à la rambarde sur laquelle elles viennent se lover, tantôt sous les feuilles quand les après-midis sont trop chauds, tantôt dessus quand la fraîcheur du matin ne s'est pas encore dissipée. On pourrait être surpris que les couleuvres se perchent, mais en y pensant bien, elles ont un ancêtre commun avec les oiseaux et personne ne s'émeut de voir des dinosaures voler.   

Chaque année, c'est la même chose. Le houblon (Humulus lupulus) n'a qu'une idée en tête : accéder au sommet. Chaque printemps, il repart de zéto en sortant quelques tiges du sol pour tâter la température et, dès que les conditions sont propices (en juin et en juillet), il part en flèche à l'assaut du patio, à coups de 20 à 30 centimètres par jour. 

Pour parvenir à ses fins, cet "Edlinger" végétal utilise des trichomes ; des poils rigides et crochus, à peine visibles, disposés tout au long de ses lianes. Si vous avez le malheur de les frôler, elles se collent aussitôt à vous comme des désespérées. 

Au fait, si vous ne le saviez pas, le houblon est droitier (on dit plutôt dextrogyre ou dextrorse) ; il s'enroule toujours dans le sens horaire quand on regarde depuis l'extrémité supérieure de la tige. S'il dévisse, il relève la tête et recommence, infatigable. S'il n'y a plus de support, les lianes se regroupent par deux, trois ou plus, jusqu'à ce que l'assemblage soit assez rigide pour vaincre la pesanteur. 

Le temps des arbres

Oyez, oyez ! Mon micocoulier (Celtis occidentalis) a fleuri. 

Ok, pour vous, ça ne veut pas dire grand chose, mais pour moi ça veut dire beaucoup... évidemment (toute ressemblance avec une chanson de Michel Berger n'est pas fortuite).

Quand même, il aura fallu environ 25 ans et la traversée d'un fleuve pour qu'un fruit cueilli à Laval (Québec), germé à Montréal et déménagé à Longueuil produise un arbre sexuellement mature ; sans oublier une attaque de psylles du micocoulier à laquelle il a survécu. 

De toute façon¸ il aurait été surprenant qu'il en meure, car les micocouliers résistent à tout, parait-il, même à la pollution humaine. Finalement, sa seule petite faiblesse est de nous servir à rien. Or, on sait bien que nous ne prenons soin que des êtres et des choses qui peuvent nous être utiles.

Pourtant, ses fruits sont comestibles et quelques unes des Premières Nations accordaient des propriétés médicinales à son écorce. Aujourd'hui, les scientifiques, une poignée tout au plus, s'intéressent aux vertus antioxydantes et cytotoxiques des ses feuilles.