Un 7 mai à Longueuil

C'est la saison des tulipes au jardin. Toutes ces "importées", j'en ai presque honte. Aussi, pour me déculpabiliser, la prochaine fois je parlerai de quelques plantes indigènes que l'on peut y trouver. Pas toutes, parce qu'il y en a trop.

L'herbe à puce

L'herbe à puce a ceci de particulier que tout le monde la connaît, mais peu sont capables de la reconnaître. Pourtant, la plante est commune dans toute l'Amérique du Nord et savoir l'identifier éviterait des désagréments à bien des gens. Ainsi, uniquement aux États-Unis, 10 à 50 millions de personnes sont affectées chaque année par l'herbe à puce ou une autre plante du genre Toxicodendron.

L'herbe à puce ou Toxicodendron radicans est une liane de la famille des anacardiacées; la même famille que l'anacardier qui produit la noix de cajou, que le manguier qui donne les mangues, que le pistachier qui donne les pistaches et que les sumacs, vinaigriers ou autres, qui ne donnent pas grand-chose, en tout cas en Amérique du Nord, sauf peut-être des dermatites sévères dans le cas du sumac à vernis (Toxicodendron vernix).


Toxicodendron radicans
Toxicodendron radicans peut ramper et former des tapis denses sur le sol, ou grimper aux arbres. On la trouve fréquemment en lisière de forêts, dans des endroits perturbés ou abandonnés par l'être humain. Sa tige plus ou moins ligneuse et souple porte des feuilles alternes (peut-être d'une vingtaine de centimètres de hauteur), des fleurs verdâtres et insignifiantes et des grappes de petits fruits ronds et blancs. On la reconnaît aux feuilles qui sont lustrées (comme si elles étaient recouvertes d'huile) et divisés en trois parties (les folioles) que l'on pourrait prendre pour des feuilles indépendantes. Les bords des folioles sont dentés de façon relativement symétriques dans le cas de la foliole centrale ou terminale et de façon très dissymétrique dans le cas des deux folioles latérales, avec des dents plus nettes sur le bord extérieur que sur le bord intérieur.

Il faut croire que la dermatite de contact est une spécialité de la famille, car si l'herbe à puce porte ce nom, c'est justement parce qu'elle aussi en occasionne parfois de sérieuses. J'ai entendu tellement d'histoires sur l'herbe à puce dans le style "il suffit de la toucher pour faire une réaction ou même de toucher un objet qui a été en contact avec...", "il y a des gens qui y sont sensibles, d'autres pas, "il faut deux contacts pour y devenir sensible", "la brûlure peut durer des semaines", etc., que j'ai évidemment voulu vérifier.

Comme je ne suis pas très courageux, cela a été une expérience contrôlée, sur une petite surface de peau et en prenant soin de bien me laver les mains après. Résultat: rien. Enhardi par cette expérience et contaminé par une phobie culturelle de l'herbe à puce, j'ai même entrepris d'en arracher un tapis entier derrière chez moi (avec des gants quand même). Cela n'a provoqué chez moi aucune autre réaction qu'un sentiment de destruction inutile.

Fort de ces deux expériences, je commençais à me proclamer invulnérable à l'herbe à puce jusqu'à ce que je lise un peu de science sur la question. Aujourd'hui, je souhaite me rétracter. Je crois plutôt que j'ai eu de la chance et que le résultat de mon expérience était probablement un faux-négatif causé par un vice de protocole que j'analyse comme un temps de contact trop bref.

Toxicodendron radicans
Une version automnale de l'herbe à puce

La substance toxique produite par l'herbe à puce est l'urushiol. Il s'agit en fait d'un mélange de molécules qui partagent la même structure chimique et qui forment une oléorésine. Cette oléorésine est présente dans les racines, les tiges, les feuilles et la peau des fruits. Elle n'est pas excrétée à l'extérieur de la plante, mais peut s'y retrouver si la plante est blessée. Par ailleurs, la résine étant collante et huileuse, elle peut rester longtemps sur une surface exposée.

L'urushiol n'est pas une substance irritante en soit comme pourraient l'être celles de l'ortie par exemple. C'est plutôt une substance qui provoque une réaction allergique appelée dermatite de contact allergique. Pour ceux que cela intéresse, c'est une réaction d'hypersensibilité de type IV, c'est-à-dire sans intervention d'anticorps.

Pour que la réaction se produise, il faut deux contacts avec l'allergène. Un premier contact, dit de sensibilisation, qui peut être occulte, apprend à l'organisme à identifier l'ennemi. Au cours de ce contact, l'urushiol pénètre dans la peau; ce qui est rendu possible par sa nature huileuse. Il s'y enfonce tranquillement jusqu'à ce qu'il rencontre les cellules de Langerhans (les plantons du système immunitaire) qui remarquent tout de suite qu'il n'a rien à faire ici. Aussitôt, les cellules le découpent en morceaux et vont faire leur rapport au ganglion lymphatique le plus proche. Là, dans cette espèce de mini QG de l'immunité, un portrait robot de l'intrus est dessiné et transmis aux lymphocytes T CD4+, des lanceurs d'alertes qui patrouillent dans le corps et sont capables de mobiliser rapidement et en grand (parfois trop) les ressources nécessaires pour éliminer les menaces identifiées. Et c'est ce qui se passe lors du deuxième contact avec l'urushiol qui tourne alors au carnage y compris pour les cellules de la peau prises dans le feu de l'action.

Évidemment, l'intensité de la réaction varie selon les individus et la quantité de substance avec laquelle ils ont été en contact. En général, la réaction survient entre 24 et 48 heures après le contact, mais cela peut varier de 4 heures à plus de 4 jours. Le pic, lui, est atteint 1 à 14 jours plus tard. Non traitée, la réaction dure environ trois longues semaines; le plus grand risque de complication étant une surinfection des plaies. 

Les lésions ne s'étendent pas au-delà de la zone contaminée et elles ne sont pas contagieuses, sauf si la peau a été mal lavée ou si les objets contaminés (manche d'outil, vêtements, etc) n'ont pas été nettoyés et qu'il reste des traces de résine (en séchant, elle forme des petits points noirs sur la peau). 

D'ailleurs, un bon moyen de limiter les dégâts est de se nettoyer au savon dès que l'on soupçonne un risque d'avoir été en contact avec de l'herbe-à-puce. 

Ce qu'il ne faut surtout pas faire:

  1. Brûler de l'herbe à puce: l'urushiol est transporté par les particules et leur inhalation risque de provoquer une réaction beaucoup plus grave.
  2. Manger ses fruits qui peuvent provoquer une réaction plus systémique.    
Sources
Motz, V. A., Bowers, C. P., Kneubehl, A. R., Lendrum, E. C., Young, L. M., Kinder, D. H. (2014). Efficacy of the saponin component of Impatiens capensis Meerb.in preventing urushiol-induced contact dermatitis. Journal of Ethnopharmacology, 162, 163–167.
Kim, Y., Flamm, A., ElSohly, M. A., Kaplan, D. H., Hage, R. J., Hamann, C. P., & Marks, J. G. (2019). Poison ivy, oak, and sumac dermatitis: What is known and what is new? Dermatitis, 30(3), 183–190.

Digitale pourpre

Gamin, j'accompagnais mon père et mon grand-père à la cueillette des champignons dans les forêts domaniales de Touraine. Pendant qu'ils cherchaient cèpes, bolets et girolles, je me battais contre des armées imagimaires et je décimais les rangs ennemis de fougères aigles (Pteridium aquilinum) avec un bâton de châtaigner que m'avait taillé mon grand-père; je ne savais pas alors que "batteur de fougères" pouvait être un vrai métier.

Entre deux batailles, il m'arrivait de cueillir des fleurs sauvages pour ma mère. Une fois, j'ai montré à mon père un bouquet dont j'étais particulièrement fier. Sa première remarque fut: "tu feras attention de ne pas mettre tes doigts dans ta bouche tant que tu ne te seras pas lavé les mains." Puis, me montrant les digitales pourpres que je venais de ramasser, il m'expliqua que ces fleurs contenaient un poison mortel. La leçon porta et j'ai passé le reste de l'après-midi à ne plus penser qu'à me laver les mains pour me débarasser de la menace invisible. 

Beaucoup plus tard, après avoir rattrapé les études de pharmacologie que je poursuivais depuis plusieurs années, j'ai finalement compris la nature du danger; en l'occurence le mélange d'hétérosides cardiotoniques que contient la digitale pourpre, mais aussi d'autres du genre, notamment la digitale laineuse dont on extrait toujours les principes actifs.

Un hétéroside est une molécule hétérogène composée d'un sucre (oside) lié à une molécule qui n'en est pas un et qu'on appelle aglycone. Dans le cas des cardiotoniques de la digitale, l'aglycone est un phytostéroïde.
Deux cas d'intoxication
Une femme de 55 ans a été admise au service des urgences d'un hopital de Milan en raison d'un malaise généralisé se traduisant par de la faiblesse, de la fatigue, des nausées et des vomissements. Ses symptômes avaient commencé 4 heures après avoir consommé une tarte salée faite maison avec une pomme de terre, un œuf et 5 feuilles d'une plante achetée un an auparavant dans une pépinière. Étiquetée comme de la bourrache (une plante comestible bien connue en Italie), elle s'est avérée être de la digitale poupre.
À Taïwan, une femme diabétique de 62 ans était avec ses voisins quand elle a bu plusieurs gorgées d'une tisane qu'elle croyait être faite à partir de feuilles de consoude. Les feuilles avaient été cueillies, la veille, par l'un de ses voisins dans un parc. Environ 4 heures plus tard, la femme s'est présentée au service des urgences avec des nausées, des vomissements répétés, un engourdissement des bras et un mal de tête.

Ces cardiotoniques dont le plus connu est la digitaline (ou digitoxine) sont très utiles à un coeur fatigué. Ils augmentent sa force contractile et ralentissent son rythme, à condition d'être très soigneusement dosés; un dosage que seules la pharmacologie et la médecine sont capables d'établir et de contrôler. Autrement, à des doses qu'il est facile d'atteindre, ils sont dangereux et peuvent même être fatals sans les soins appropriés. 

Quand elles ne sont pas d'origine médicale, les causes d'intoxications aux digitaliques (quand même rares) viennent de la confusion que font les cueilleurs entre les feuilles de la digitale et celles de la consoude, une plante que certains consomment. S'il est difficile de préciser la quantité de digitale à ingérer avant de ressentir les premiers effets, on peut quand même dire qu'il n'en faut pas beaucoup (voir les deux cas ci-contre). Quelques cas d'intoxication par voie orale ont permis de déterminer des DTm (Dose toxique minimum ou Lowest published toxic dose [TDLo]) de 0,15 mg de digitoxine par kg de poids corporel chez l'enfant, de 0,071 à 0,286 mg/kg chez l'homme et de 0,3 à 0,4 mg/kg chez la femme.

Sachant que la quantité de glycosides totaux représente très approximativement 0,1 à 0,6 % ( x grammes pour 100 grammes) de la matière sèche des feuilles, que cette proportion varie selon les conditions de croissance de la plante (sol, température, ensoleillement, précipitation) et les saisons, et que la quantité de glycosides ingérée dépend de la façon dont la plante a été préparée (feuilles fraiches ou séchées, consommées telles quelles ou infusées, cuites ou non, etc.), on comprend qu'il est difficile de fixer la quantité de plantes que l'on peut utiliser sans risque. C'est d'autant plus vrai que l'index thérapeutique des digitaliques est étroit et que même les médicaments prescrits peuvent facilement entrainer des intoxications si la posologie n'est pas rigoureusement suivie.

Les symptômes de l'intoxication sont neurologiques (confusion, léthargie, fatigue, mal de tête) visuels (distorsion des couleurs, halo, photophobie, baisse de l'acuité visuelle), gastrointestinaux (nausée, vomissement, douleur abdominale) et cardiovasculaires (palpitations, bradycardie, hypotension, difficultés respiratoires).


Sources
Aronson, J. K. (1983). Digitalis intoxication. The Journal of the Arkansas Medical Society, 64, 253–258.
Chung, E. K. (1972). Digitalis intoxication. Postgraduate Medical Journal, 48, 163–179.
Fowler, R. S., Rathi, L., & Keith, J. D. (1964). Accidental digitalis intoxication in children. The Journal of Pediatrics, 64(2), 188–200.
Georgiana, C., Slabu, P., Leonte, C., Vătavu, R., & Perju, M. (n.d.). Considerations on the Utility of Digitalis Lanata Species for Drug Industry. Universitatea de Ştiinţe Agricole Şi Medicină Veterinară Iaşi, 51, 16–21.
Hauptman, P. J., & Kelly, R. A. (1999). Digitalis. Circulation, 99, 1265–1270. 
Kreis, W. (2017). The Foxgloves (Digitalis) Revisited. Planta Medica, 83(12–13), 962–976. 
Lin, C.-C., Yang, C.-C., Phua, D.-H., Deng, J.-F., & Lu, L.-H. (2010). An outbreak of foxglove leaf poisoning. Journal of the Chinese Medical Association : JCMA, 73(2), 97–100. 
Negroni, M. S., Marengo, A., Caruso, D., Tayar, A., Rubiolo, P., Giavarini, F., … Dell’Agli, M. (2019). A Case Report of Accidental Intoxication following Ingestion of Foxglove Confused with Borage: High Digoxinemia without Major Complications. Case Reports in Cardiology, 2019, 1–6. 
Shrager, M. W. (1957). Digitalis Intoxication: A Review and Report of Forty Cases, with Emphasis on Etiology. A.M.A. Archives of Internal Medecine, 100(6), 881–893.
Verma, S. K., Das, A. K., Cingoz, G. S., & Gurel, E. (2016). In vitro culture of Digitalis L. (Foxglove) and the production of cardenolides: An up-to-date review. Industrial Crops and Products, 94, 20–51.
Von Capeller, D., Copeland, G. D., & Stern, T. N. (1959). Digitalis intoxication: a clinical report of 148 cases. Annals of Internal Medicine, 50(4), 869–878. 

Un 28 avril dans le parc des Grèves

Au sud de Sorel-Tracy, entre le fleuve Saint-Laurent et la rivière Richelieu, le parc régional des Grèves créé par les municipalités de Contrecoeur et de Sorel-Tracy protège une magnifique forêt de pins blancs installée sur une terrasse fluviale ancienne.

Pins blancs
En entrant dans la forêt, on est surpris par la densité des pins de tout âge qui poussent à l'abri des plus vieux, un signe de vigueur et de vitalité de la forêt qui fait plaisir à voir.
Pins blancs

Pin blanc, gaulthérie couchée, coptide trifoliée, épigée rampante et thé du Labrador, on pourrait presque se croire dans le massif des Laurentides, mais nous sommes bel et bien dans les basses terres du Saint-Laurent et la seule montagne visible est celle des résidus miniers au centre du parc. Cette communauté de plantes de sols acides et siliceux ne doit son existence qu'au banc de sable laissé, il y a 5000 ans, par le proto-Saint-Laurent qui cherchait encore son chemin vers l'océan.

Parc des grèves
Au centre de la forêt, une espèce de furoncle continue de croître. P-84 (c'est ainsi que Rio Tinto Alcan l'a baptisé) est une montagne de résidus miniers; ce qu'il reste de l'ilménite après que la "minière" en ait extrait le titane et le fer
Épigée rampante
Épigée rampante
Coptide trifoliée
Coptide trifoliée
Gaulthérie couchée
Gaulthérie couchée

En s'enfonçant dans la forêt, le sous-bois devient plus humide et même marécageux par endroits. Un panneau d'interprétation nous explique qu'il s'agit même d'une petite tourbière dont le couvert végétal a été retiré accidentellement par l'humain; ce qui laisse apparaître l'eau...Soit, nous ne nous écarterons pas de la passerelle de bois, ou peut-être juste un peu pour aller faire une photo de chou puant et de ce chèvrefeuille du Canada en fleurs. 

Chou puant
Chèvrefeuille du Canada
Pendant que je risque ma vie pour aller photographier un chou, une chouette rayée, loin loin loin,  fait un clin d'oeil à ma blonde.

Puis fatalement, on passe près du dépot. En fait, on le sent avant de le voir, comme une odeur de guano qui flotte dans l'air. Ça n'a pas l'air de déranger la marmotte qui n'a jamais eu autant d'espace pour creuser, mais je me demande ce qu'en pensent les amphibiens du ruisseau qui passe suffisament près pour recueillir les eaux de ruisellement. Il fallait bien les mettre quelque part ces résidus de minerai et il est moins coûteux de créer une montagne à Sorel que de reboucher le trou que l'on creuse à 875 km de là, au lac Tio prés de Havre Saint-Pierre.